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Banksy à Venise : quand le street art devient patrimoine

Dernière mise à jour : 24 sept. 2025

Restauration, récupération ou trahison ? L'œuvre The Migrant Child, peinte clandestinement en 2019 sur un mur vénitien par le célèbre street artiste international Banksy, est aujourd’hui sauvée des eaux… au prix de son intégrité ? Récit d’une opération fascinante qui trouble les lignes entre art, pouvoir et mémoire.


Un pochoir comme une détonation


Il est apparu à l’aube du 9 mai 2019, sans annonce, sans signature. Sur la façade anonyme d’un palais du XVIIᵉ siècle, donnant sur le canal San Pantalon, un enfant seul, vêtu d’un gilet de sauvetage orange, brandit une bombe fumigène rose. Le brouillard coloré semble flotter dans le vide, et l’image évoque à la fois l’innocence, l’alarme, et la désespérance.

Il ne faut pas longtemps pour identifier l’auteur : Banksy. Le plus insaisissable des artistes urbains britannique revendique l’œuvre quelques jours plus tard sur ses réseaux sociaux. Ce pochoir, baptisé par les critiques The Migrant Child, est rapidement interprété comme une dénonciation puissante de la crise migratoire majeure qui secoue la Méditerranée.

L’œuvre s’inscrit dans la logique de l’artiste, entre satire politique, urgence sociale et provocation poétique. Mais sa localisation – au ras de l’eau, sur un bâtiment vétuste et exposé aux marées salines – semblait aussi annoncer son destin : disparaître.


L'œuvre du street artiste Banksy, « The Migrant Child » avant son enlèvement, en juin 2025.
L'œuvre du street artiste Banksy, « The Migrant Child » avant son enlèvement, en juin 2025.

Un combat contre le temps et les éléments


Et c’est ce qui s’est peu à peu produit. Exposée à la montée des eaux, aux moisissures, au sel et à l’air marin, l’œuvre se détériore visiblement. En six ans, elle perd près d’un tiers de sa surface peinte. La partie inférieure – les pieds de l’enfant et une partie du mur – est rongée par l’humidité.

Mais plutôt que de la laisser s’éteindre dans l’anonymat, la municipalité de Venise, le ministère italien de la Culture, et la banque privée Banca Ifis décident de réagir. Dès 2023, un plan de sauvetage est lancé, sur l’impulsion du polémique secrétaire d’État à la culture Vittorio Sgarbi. Le projet : restaurer l’œuvre, et par là même, sauver un patrimoine contemporain… même si celui-ci n’a jamais demandé à l’être.

 

Une opération inédite en Italie


À l’été 2025, les choses s’accélèrent. Des échafaudages sont installés autour du Palazzo San Pantalon, désormais propriété de la banque. Une équipe de restaurateurs, dirigée par Federico Borgogni, met en place une méthode délicate : plutôt que de travailler sur place, ils décident de découper le fragment de mur portant l’œuvre et de le transporter en laboratoire.

Une première pour l’Italie. À l’aide de résines de consolidation, d’outils chirurgicaux et de scies diamantées, ils parviennent à détacher le pan de façade, encastré dans une caisse sur mesure, évacuée… par bateau.

Arrivée dans un atelier spécialisé, l’œuvre fait l’objet d’un traitement conservatoire : séchage, élimination des sels, stabilisation des pigments, comblement partiel des lacunes. La retouche reste discrète : on n’invente rien, on suggère. La partie inférieure, trop altérée, ne sera pas restaurée. On la laisse telle quelle, en hommage à l’éphémère.

 

La transformation d’un lieu… et d’un symbole


Mais The Migrant Child ne retournera pas sur son mur. La banque prévoit de l’exposer dans un lieu public, gratuit, dans un format "accessible au plus grand nombre", selon les mots du président de Banca Ifis. Le lieu exact n’est pas encore connu, mais la stratégie est claire : s'inscrire dans une dynamique culturelle forte.

Parallèlement, le bâtiment d’origine — le Palazzo San Pantalon — est entièrement réhabilité par le cabinet Zaha Hadid Architects. Objectif : en faire un centre culturel contemporain, en résonance avec la Biennale de Venise. L’architecture du futur au service d’un art né dans la rue.


Le Palazzo San Pantalon, avec l'oeuvre de Banksy, avant sa restauration
Le Palazzo San Pantalon, avec l'oeuvre de Banksy, avant sa restauration

Une restauration qui fait débat


Mais si l’opération impressionne techniquement, elle choque aussi. Dans le monde du street art, les restaurations sont souvent mal perçues. Le mouvement, par essence éphémère, contestataire et en marge des institutions, refuse la muséification.

« Banksy crée pour l’espace public, pour l’instant présent. Ce n’est pas une œuvre à conserver. C’est un message à vivre », explique l’artiste Evyrein, actif à Bologne.

De nombreux collectifs d’artistes et habitants de Venise dénoncent une "récupération institutionnelle" : "On transforme un cri en relique", affirme Rosanna Carrieri, militante locale. "On capture un message vivant pour en faire un objet figé, sans même consulter l’artiste ni la communauté locale."

Banksy, fidèle à son habitude, n’a rien dit. Mais en 2018 déjà, après la destruction partielle de son œuvre Girl with Balloon lors d’une vente aux enchères, il déclarait : « Le désir de posséder une œuvre transforme son message. »


Turf War, sérigraphie de 2003, par Banksy, proposée à la vente chez Class Art Biarritz
Turf War, sérigraphie de 2003, par Banksy, proposée à la vente chez Class Art Biarritz

Entre mémoire, marché et muséification


Ce cas illustre un dilemme plus large : que faire de l’art urbain lorsqu’il devient culte ? Doit-on le laisser disparaître comme prévu par son auteur, ou le conserver pour les générations futures ? L’art de rue est-il condamné à devenir un objet de musée… ou doit-il assumer son sort périssable ?

À Venise, The Migrant Child devient désormais une sorte de relique postmoderne. Arrachée à son mur, restaurée, déplacée, encadrée. Pourtant, malgré les critiques, beaucoup saluent l’effort de sauvegarde : dans une ville menacée de disparition par les eaux, chaque geste de conservation prend un sens symbolique.

Mais peut-on vraiment sauver Banksy… sans l’anéantir un peu au passage ?

 

L’ambiguïté Banksy


L’œuvre de Banksy vit de paradoxes : critique du capitalisme vendue aux enchères, graffiti éphémère protégé sous plexiglas, pochoir subversif devenu patrimoine national. The Migrant Child à Venise est désormais à la croisée des chemins : mémoire collective ou mémoire détournée ? Histoire d’un geste... ou d’une récupération ?

L’avenir nous dira si cette restauration restera comme un hommage sincère à une œuvre menacée — ou comme le moment où la ville-musée qu’est Venise aura aussi su capturer l’insaisissable.

 

Qui est Banksy ?


Banksy est un artiste urbain britannique dont l’identité exacte reste à ce jour inconnue, bien que de nombreuses spéculations aient circulé depuis le début des années 2000. Originaire de Bristol, au Royaume-Uni, Banksy émerge dans les années 1990 dans le mouvement underground du graffiti.


Son style est immédiatement reconnaissable : pochoirs percutants, messages politiques ou sociaux, humour noir et satire. Il s’attaque sans retenue aux injustices, au consumérisme, à la guerre, au contrôle des masses, à la brutalité policière ou à l’hypocrisie des institutions culturelles.


Malgré l’anonymat, Banksy est devenu une figure mondiale. Ses œuvres, réalisées illégalement sur les murs des villes, sont aujourd’hui protégées, vendues aux enchères, reproduites à l’infini, provoquant un débat constant entre art, commerce et dissidence.


L’art de disparaître


Banksy cultive le mystère comme une arme artistique. Il communique rarement, uniquement par le biais de son site officiel ou de ses comptes vérifiés, et ne participe à aucune exposition "non autorisée". Il a également publié plusieurs livres (Wall and Piece, Banging Your Head Against a Brick Wall) et réalisé un film acclamé, Exit Through the Gift Shop (2010), qui déconstruit le monde de l’art avec ironie.


Les 5 œuvres les plus célèbres de Banksy

Voici une sélection d’œuvres emblématiques du street artist, devenues des icônes mondiales:

Girl with Balloon

Créée à Londres en 2002, il s’agit d’une petite fille tend la main vers un ballon en forme de cœur qui s’envole. L’image, poétique et poignante, symbolise l’espoir, la perte, l’amour…

En 2018, une copie encadrée de l’œuvre s’est autodétruite partiellement après avoir été vendue chez Sotheby’s. Elle a ensuite été rebaptisée Love is in the Bin.

Love is in the bin, de Banksy, adjugée près de 22 Millions d'Euros en octobre 2021
Love is in the bin, de Banksy, adjugée près de 22 Millions d'Euros en octobre 2021

Flower Thrower (Love is in the Air)

Œuvre créée par le street artiste à Bethléem, en Cisjordanie, en 2003. Un jeune homme masqué, en posture de lanceur de cocktail Molotov, projette… un bouquet de fleurs. L’œuvre juxtapose violence et paix. Il s’agit évidemment d’une dénonciation de la guerre et d’une ode à la résistance non violente.

Devolved Parliament

Réalisée au Bristol Museum en 2009, il s’agit d’une peinture à l’huile en grand format représentant la Chambre des communes britannique remplie… de chimpanzés. C’est bien sûr une satire politique féroce, qui a été vendue pour plus de 11 millions d’euros.

There Is Always Hope

Située à South Bank, Londres en 2000, il s'agit d'une inscription minimaliste à côté d’un ballon en forme de cœur. Le mot "Hope" trône comme une promesse fragile sur un mur gris.

Souvent associé à Girl with Balloon, ce slogan est l’un des plus repris dans la culture populaire.

Dismaland

Weston-super-Mare, Royaume-Uni (2015). Un parc d’attractions dystopique et temporaire imaginé par Banksy, parodiant Disneyland. Lieu de dénonciation des dérives du tourisme, du capitalisme et de l’illusion du bonheur. Plus de 150 000 visiteurs y sont passés en 5 semaines.



 
 
 

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