Cinq ans déjà : le Zeus érodé de Daniel Arsham, une icône contemporaine au cœur de La Défense
- Delphine & Romain CLASS
- il y a 7 jours
- 5 min de lecture
Depuis plus d’un demi-siècle, La Défense s’impose comme un laboratoire à ciel ouvert où l’architecture, l’urbanisme et l’art dialoguent en permanence. Quartier d’affaires parmi les plus emblématiques d’Europe, il n’est pas seulement un lieu de flux économiques, mais aussi un territoire d’expérimentations culturelles. À travers son parcours d’œuvres monumentales accessibles librement, La Défense s’est forgé une identité singulière, où l’art s’inscrit dans le quotidien des passants.
C’est dans ce contexte qu’a été installée, il y a désormais cinq ans, la sculpture Bronze Eroded Bust of Zeus de Daniel Arsham. Présentée lors de l’édition 2021 du parcours d’art contemporain Les Extatiques, pendant quatre mois (de Juin à Octobre 2021), l’œuvre a marqué durablement les esprits par sa force visuelle, sa charge symbolique et sa capacité à convoquer le temps long au cœur d’un environnement tourné vers la performance et l’avenir.

Un Zeus venu d’un futur imaginaire
À première vue, le spectateur reconnaît immédiatement la figure mythologique de Zeus, souverain des dieux de l’Olympe, incarnation de l’autorité, de la puissance et de la permanence. Pourtant, quelque chose trouble cette reconnaissance : le visage semble altéré, comme rongé par le temps, fissuré, presque en train de disparaître. Des fragments de matière cristalline émergent de la surface du bronze, évoquant une dégradation lente et irréversible.
Cette esthétique de la ruine est au cœur du travail de Daniel Arsham. L’artiste ne représente pas un vestige du passé, mais un artefact du futur. Le Zeus de La Défense semble avoir été découvert par une civilisation ultérieure, comme la trace archéologique d’un monde disparu. Ce renversement temporel — regarder le présent comme s’il était déjà une ruine — constitue l’une des signatures les plus fortes de l’artiste.
Une technique éprouvée
La fabrication du Bronze Eroded Bust of Zeus repose sur une combinaison de techniques sculpturales classiques et de procédés contemporains, emblématique de la démarche de Daniel Arsham. L’œuvre est d’abord conçue à partir d’un modèle inspiré de bustes antiques, retravaillé en atelier afin d’intégrer dès la conception les zones de « dégradation ». Le buste est ensuite fondu en bronze, selon un procédé traditionnel de moulage, avant d’être patiné pour lui donner l’apparence d’un artefact ancien. À cette base classique, Arsham ajoute son intervention caractéristique : des zones d’érosion volontairement ouvertes, dans lesquelles sont intégrés des éléments cristallins, réalisés en acier inoxydable poli. Ces inclusions, qui semblent émerger de l’intérieur même de la sculpture, évoquent une transformation géologique lente, comme si le temps avait altéré la matière. Cette tension entre la solidité du bronze et la fragilité apparente de l’érosion confère à l’œuvre son aspect de vestige futur, à la fois stable et en mutation, au cœur même de son langage plastique.

L’archéologie fictive comme langage artistique
Daniel Arsham développe depuis plusieurs années un concept qu’il qualifie lui-même d’« archéologie fictive ». À travers ses sculptures, il imagine des objets, des symboles et des figures culturelles contemporaines observés depuis un futur lointain. Dans cette logique, les icônes de la mythologie, de l’histoire de l’art ou de la culture populaire deviennent des témoins fragiles de notre civilisation.
Avec Bronze Eroded Bust of Zeus, cette réflexion prend une dimension universelle. Zeus, figure intemporelle du pouvoir, est montré comme vulnérable, altéré, soumis aux lois de l’érosion. L’œuvre interroge ainsi la notion de permanence : qu’est-ce qui survit réellement au temps ? Les mythes, les empires, les symboles de domination sont-ils aussi éternels qu’ils le prétendent ?
Sophie Renard, critique et essayiste en art contemporain, nous dit : « Avec son Zeus érodé, Daniel Arsham nous invite à regarder notre présent comme une ruine future, un exercice de projection aussi poétique que vertigineux. »
Un dialogue saisissant avec l’architecture de La Défense
Installée sur l’esplanade, la sculpture dialoguait directement avec les tours de verre et d’acier qui l’entouraient. Ce contraste entre l’urbanisme ultramoderne et la figure antique fragmentée renforçait la lecture de l’œuvre. Là où les gratte-ciel incarnent la puissance économique, la rationalité et la projection vers l’avenir, le Zeus érodé rappelait la fragilité des constructions humaines, même les plus monumentales.
Pour les passants — salariés, visiteurs, touristes ou habitants — la sculpture constituait une rupture dans le rythme du quotidien. Elle invitait à ralentir, à observer, à réfléchir. Dans un quartier souvent perçu comme fonctionnel et impersonnel, l’œuvre réintroduisait une dimension sensible, presque méditative.
Les Extatiques : l’art comme expérience collective
La présence du Zeus d’Arsham s’inscrivait dans le cadre plus large des Extatiques, un parcours artistique pensé comme une promenade immersive entre la Seine Musicale et La Défense. L’ambition de cet événement était claire : sortir l’art contemporain des lieux clos, le rendre accessible à tous et créer une rencontre directe entre l’œuvre et le public.
Dans ce contexte, la sculpture de Daniel Arsham s’est imposée comme l’une des pièces les plus marquantes du parcours. Par son esthétique immédiatement identifiable et sa portée symbolique, elle a touché un public bien au-delà des cercles habituels de l’art contemporain.

Cinq ans plus tard : une œuvre toujours présente dans les esprits
Aujourd’hui, cinq ans après son installation, le Zeus érodé continue d’occuper une place particulière dans la mémoire collective. Même pour ceux qui l’ont découverte brièvement, l’image demeure : celle d’un dieu antique fragilisé, confronté à un monde de verre et de béton.
Célébrer cet anniversaire, c’est aussi souligner le rôle essentiel de l’art public dans la construction de l’identité urbaine. À travers cette œuvre, La Défense a démontré que l’art peut être à la fois spectaculaire, accessible et profondément réflexif, capable de transformer un espace de passage en lieu de pensée.
Julien Moreau, historien de l’art, nous dit « Face aux tours de verre et d’acier, le Zeus fragmenté de Daniel Arsham rappelait que même les symboles de puissance sont soumis à l’érosion du temps. »

Daniel Arsham — Biographie
Né en 1980 à Cleveland (Ohio) et élevé à Miami, Daniel Arsham est un artiste américain pluridisciplinaire, travaillant à la croisée de la sculpture, de l’architecture, du dessin et de la performance. Il vit et travaille aujourd’hui à New York.
Diplômé de la Cooper Union, il s’est rapidement fait remarquer pour son approche singulière de l’espace et du temps. Très tôt, il collabore avec des architectes, des chorégraphes et des créateurs de mode, brouillant les frontières entre disciplines. Son travail est profondément influencé par l’architecture moderniste, la géologie et l’histoire de l’art classique.
Daniel Arsham est internationalement reconnu pour ses sculptures dites d’archéologie fictive, dans lesquelles il représente des objets culturels — statues antiques, appareils électroniques, personnages de dessins animés — comme s’ils avaient été découverts des siècles plus tard. Ses œuvres utilisent fréquemment des matériaux évoquant la transformation et l’érosion, tels que le quartz, le plâtre, le bronze ou la résine.
Exposé dans les plus grandes institutions (MoMA PS1, Palais de Tokyo, Venice Biennale), Arsham collabore également avec de nombreuses marques et figures de la culture contemporaine, de la mode au sport, tout en conservant une démarche artistique cohérente et conceptuelle.
À travers son œuvre, Daniel Arsham invite le spectateur à reconsidérer le présent comme un futur passé, et à réfléchir à ce que notre civilisation laissera derrière elle — une question que son Zeus érodé à La Défense continue de poser avec force et élégance.
A lire sur notre blog :





Commentaires