Constituer une collection et investir dans l’art contemporain
- Delphine & Romain CLASS
- 11 déc. 2025
- 7 min de lecture
Collectionner l’art, c’est entrer dans un dialogue entre la sensibilité et la valeur, entre l’intuition et la stratégie. Dans un monde où tout se dématérialise, où les images circulent sans ancrage, l’œuvre d’art conserve une forme de rareté presque subversive. Elle occupe un espace, résiste au temps, et engage une relation à long terme. Se constituer une collection, aujourd’hui, n’est plus réservé à une élite discrète. Internet, les foires internationales et la montée en puissance d’artistes connectés ont ouvert les portes d’un univers autrefois opaque. Mais collectionner ne s’improvise pas : il s’agit d’un apprentissage, d’une discipline sensorielle et émotionnelle autant qu’une aventure patrimoniale.
Collectionner, c’est d’abord apprendre à voir. Loin du simple achat d’un objet décoratif, c’est un geste intellectuel et sensible. Le collectionneur s’affirme à travers un goût, une vision, parfois même une obsession. Daniel Arsham, par exemple, a su incarner cette alliance entre rigueur conceptuelle et séduction esthétique. Ses sculptures “érodées”, où des objets contemporains se cristallisent comme des fossiles du futur, parlent à une génération sensible à la mémoire du présent. Antoine Dufilho, de son côté, transpose son héritage d’ingénieur et d’architecte dans des sculptures épurées qui décomposent la forme automobile en une succession de volumes rythmiques : un art du mouvement et de la structure qui fascine autant les amateurs d’art que les passionnés de mécanique. Ces artistes incarnent une tendance contemporaine : celle d’un art accessible, technique, transversal, où la beauté naît du dialogue entre disciplines.
D’autres, comme Invader, KAWS ou Futura 2000, ont bâti leur légitimité en dehors des circuits traditionnels. Le premier a transformé le jeu vidéo en langage urbain, semant des milliers de mosaïques de pixels à travers le monde comme autant de signes d’un imaginaire collectif. Le second, KAWS, a hybridé la culture du jouet, de la mode et du graffiti, imposant sa figurine Companion comme un emblème universel de la nostalgie pop. Le troisième, Futura 2000, pionnier du graffiti abstrait new-yorkais, a ouvert la voie à toute une génération d’artistes qui voient dans le mur une toile et dans la bombe un pinceau. Quant à Hom Nguyen, il représente une autre sensibilité : celle du portrait expressif, du geste incarné, d’une humanité vibrante. Chacun, à sa manière, offre au collectionneur une entrée possible dans le monde de l’art contemporain — entre culture populaire, esthétique urbaine et émotion picturale. L'une des premières étapes recommandées est d'approfondir la connaissance de l'artiste. Cette initiative ne se limite pas à la simple appréciation de son talent, mais s'étend également à une compréhension plus large de sa vie et de son parcours, de son histoire artiste et de ses "périodes". Chez chaque artiste il y a du moyen, du bon, du très bon ... il faut apprendre à les distinguer. De plus, la connaissance de l'artiste peut influencer l'investissement dans son œuvre d'art en termes de rentabilité à long terme. Si l'artiste a déjà une réputation bien établie et continue de produire des œuvres d'art, il y a de fortes chances que la valeur de ses œuvres augmente avec le temps. Par ailleurs, connaître l'artiste et comprendre sa vision peut nous permettre d'apprécier davantage son œuvre, au-delà de son potentiel d'investissement financier.
Mais avant d’acheter, de parler budget ou investissement, il faut ressentir, il faut regarder. Beaucoup. Le futur collectionneur apprend en visitant les musées, les foires, les galeries ; en lisant, en discutant, en comparant. Rien ne remplace l’expérience directe de l'émotion ressentie face à une l’œuvre. L’art s’évalue dans la présence, dans la matière, dans le rapport physique à la pièce. C’est pourquoi les grands collectionneurs parlent souvent d’un déclic, d'un choc, ou d'un coup de cœur extrême : une émotion qui ne se calcule pas, le besoin ressenti de vivre avec une œuvre au quotidien.
La première étape d’une collection consiste à définir une direction. Elle peut être thématique (le mouvement, la mémoire, le corps), ou générationnelle (artistes émergents, pop art, street art etc). Cette cohérence n’est pas une contrainte, mais une structure de sens. Elle permet au collectionneur d’éviter la dispersion et de construire un discours visuel. On peut imaginer une collection centrée sur la notion de mouvement, associant les photographies en lévitation de Mathieu Forget, véritable “danseur de l’image”, aux sculptures fragmentées de Dufilho et aux personnages flottants de KAWS. Ou bien une collection autour du signe et du langage, reliant les mosaïques cryptées d’Invader aux typographies universelles de Robert Indiana et aux abstractions calligraphiques de Futura 2000.
L’art n’est pas une action cotée : il n’offre ni dividende ni liquidité immédiate. Pourtant, il offre un avantage unique, contrairement à presque tous les autres investissements, c'est d'avoir le plaisir de profiter au quotidien des œuvres acquises ... A long terme, il s’affirme comme un placement solide. Selon le rapport annuel d’Art Market Research, les œuvres contemporaines enregistrent un rendement moyen de 6 à 8 % par an sur une décennie, pour peu que le choix soit judicieux et le marché de l’artiste bien suivi. Les grands succès, comme KAWS, Invader, ou Arsham, ont vu leurs cotes exploser au cours des dernières années, portées par des collaborations avec des marques et des musées, mais aussi par la capacité des artistes à créer un univers ou même une communauté mondiale dans le cas d'Invader. Le message est clair : collectionner exige une temporalité lente, une vision à long terme, et de la patience.
La valeur d’une œuvre repose sur plusieurs piliers : sa provenance (d’où vient-elle ?), son authenticité (est-elle certifiée ?), son historique (a-t-elle été exposée, publiée, collectionnée ?), son état et sa rareté. Une pièce unique, exposée dans une galerie ou issue d’une série emblématique, aura toujours plus de potentiel qu’une œuvre périphérique. Dans le cas d’artistes comme Futura 2000, les œuvres réalisées à l’époque de la scène new-yorkaise originelle des années 1980 sont beaucoup plus recherchées que ses productions récentes, car elles appartiennent à l’histoire vivante du graffiti. Pour Invader ou Kaws, par exemple, les faux sont très répandus, la provenance est donc essentielle.
Bien sûr il faut se définir un budget, mais des fortunes ne sont pas nécessaires. Les figurines art toys de Kaws, des éditions en général à 500 exemplaires, sont proposées entre 1000€ et 2000€. C'est une porte d'entrée dans l'univers de l'artiste, et elles s'apprécient de 5 à 10% par an. Autre exemple, citons les œuvres uniques du street artiste Nathan Bowen, qui sont proposées entre 500 et 1000€, sont également de très bons placements, la notoriété et la popularité de l'artiste ne fait que s'accroître. Et encore, bien sûr les photos de Mathieu Forget. Leur prix d'entrée est de 500€, alors que la notoriété du "Flying Man" ne fait que croître. Class Art Biarritz est la première galerie à avoir représenté Nathan Bowen, et Mathieu Forget.
L’un des aspects souvent méconnus de l’investissement artistique réside dans sa fiscalité. En France, le cadre est particulièrement avantageux. Les œuvres d’art ne sont pas soumises à l’impôt sur la fortune immobilière (IFI) et n’entrent pas dans le calcul du patrimoine taxable. Autrement dit, les collectionneurs peuvent détenir des œuvres sans qu’elles n’alourdissent leur imposition. Lors de la revente, deux régimes s’offrent à eux : la taxe forfaitaire de 6,5 % sur le prix de vente, ou le régime de la plus-value réelle, qui applique un abattement de 5 % par année de détention au-delà de la deuxième, jusqu’à une exonération totale après 22 ans. Ce mécanisme incite à conserver ses œuvres dans la durée, renforçant ainsi la logique patrimoniale du collectionneur. Les entreprises bénéficient elles aussi d’un dispositif incitatif : elles peuvent déduire de leurs bénéfices imposables le coût d’acquisition d’œuvres d’artistes vivants, à condition de les exposer au public. Acheter un Hom Nguyen pour orner le hall d’une société, ou une sculpture de Dufilho, ou même une mosaïque ou une sérigraphie Invader pour son siège social, devient ainsi un acte à la fois culturel, esthétique et fiscalement vertueux.

Le collectionneur ne se contente pas d’accumuler, il soutient, dialogue, accompagne. Beaucoup choisissent de collectionner des artistes émergents, souvent plus accessibles, mais aussi plus fragiles économiquement. L’achat devient alors un acte de confiance, une vision du potentiel de notoriété à venir. L’exemple de Mathieu Forget est révélateur : cet artiste-performeur mêle danse, photographie et art numérique, et illustre la nouvelle génération d’artistes hybrides que les collectionneurs suivent dès leurs débuts, misant autant sur la promesse esthétique que sur la vision.
Au fil du temps, une collection devient un récit. Elle peut se déployer dans un appartement, un bureau, un entrepôt, mais aussi dans des espaces ouverts au public. De plus en plus de collectionneurs prêtent leurs œuvres à des musées, organisent des expositions ou créent leurs propres fondations. Cette volonté de partage renforce la légitimité du collectionneur comme acteur culturel. À travers sa collection, il exprime une manière d’habiter le monde. Ce n’est plus un geste égoïste, mais une participation à la conversation esthétique de son époque.
Dans un monde saturé de flux numériques, où les images se succèdent sans durée, l’œuvre d’art impose une temporalité autre : celle de la contemplation, de la permanence. Posséder une œuvre de Daniel Arsham, d’Invader ou d’Hom Nguyen, ce n’est pas seulement posséder un objet, c’est entretenir un rapport intime avec l’idée de trace. C’est affirmer que la beauté a encore une valeur, et que cette valeur ne se mesure pas seulement en euros, mais en intensité. Les mosaïques d'Invader seront, en outre, encore collées dans les rues des principales villes du monde dans plusieurs siècles !
L’art contemporain, longtemps perçu comme un terrain spéculatif réservé à quelques initiés, devient ainsi une voie d’expression et d’investissement à la fois sensée et sensible. Les collectionneurs d’aujourd’hui — jeunes entrepreneurs, amateurs éclairés, passionnés d’urbanité ou d’écologie — forment une nouvelle génération de passionnés, plus transparents, plus connectés, mais tout aussi exigeants. Ils ne cherchent pas seulement le prestige, mais l’expérience. Ils ne veulent pas seulement investir, mais comprendre.
Constituer une collection, c’est donc bien plus qu’un acte d’achat. C’est une pratique de la mémoire et du regard, un engagement envers la création vivante. Qu’il s’agisse de suivre la poésie futuriste de Daniel Arsham, la rigueur mécanique d’Antoine Dufilho, la vibration urbaine de Futura 2000 ou la tendresse brute d’Hom Nguyen, chaque œuvre devient un fragment de soi. Dans cette époque où tout semble s’effacer, collectionner l’art, c’est peut-être, au fond, investir dans la permanence de l’émotion.









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